• Intolérance

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    Ce soir devait se dérouler la dernière étape du cycle du rituel du Losar à Phoker et le Labdak et sa troupe se livrent à différentes manifestations chantées et dansées sur un parcours à étapes multiples qui doit se terminer tard dans la nuit dans la maison même du labdak où il doit déposer et défaire symboliquement la coiffe qui caractérise sa fonction de représentant de l’oracle Phoker Chomo.

    Revenant d’être allés filmer les arbres sacrés de Chomo Chukpa, nous retrouvons la troupe du Labdak sur le versant Nord de la vallée en visite dans une des maisons du village. Ils arrivent sur le plateau qui domine le village dans la lumière dorée de fin de la journée. C’est une arrivée très majestueuse dans l’écrin que forment les montagnes alentours la troupe qui arrivent en chantant semble en parfaite adéquation avec ce décor hors norme.

     

    Le chef de la maisonnée qui accueille la troupe des officiants, présente une jarre d’eau et du savon au maitre de cérémonie qui symboliquement se lave les mains et le visage, les membres de sa troupe vont se livrer au même rituel purificateur avant d’entrer dans la tente qui est dressée devant la maison. L’étape suivante doit se dérouler une heure plus tard sur la place qui est devant la mosquée du village. Si la communauté spirituelle originelle du Ladakh est celle des bouddhistes, bien que les enseignements du Prophète pénétrèrent au Ladakh dès la fin du 11ème siècle par l’intermédiaire des Baltis, actuellement la communauté bouddhiste tend à diminuer alors que celle des musulmans augmente.

     

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    Ce nouveau profil religieux du pays s’explique surtout par une différence idéologique fondamentale dans ces deux systèmes de pensées : l’Islam s’appuie sur un prosélytisme pouvant devenir très agressif, s’appuyant en tout cas sur une ardeur qui peut aller dans certains cas jusqu’à l’usage de la force, alors que les bouddhistes se soucient davantage de faire régner la paix et l’harmonie que de gagner de nouveaux disciples. Cet état de fait est très tangible à Phoker, qui est la dernière communauté mixte avant la ville musulmane de Kargil, située à la frontière pakistanaise. La communauté musulmane a multiplié les incidents et les provocations envers les bouddhistes ces dernières années. D’ailleurs durant la dernière intercession de l’oracle Phoker Chomo, les questions des villageois allaient dans ce sens : ils exprimaient une inquiétude non seulement quand au devenir de leurs cérémonies mais également quand à leur avenir sur leur terres ancestrales d’où les musulmans semblent vouloir les chasser.

     

    Alors que je redescends vers le village en précédant la troupe, je note une présence policière dans les rues et je suis interrogée sur les raisons de ma présence en ces lieux par des policiers nerveux. A peine une demie heure plus tard, alors que le crépuscule tombe et que la troupe de la cérémonie remonte le rue principale du village, les hauts parleurs de la mosquée commencent à cracher leur prêche quotidien. Nous sentons une tension s’installer.

     

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    Toutefois la célébration conduite magistralement par le Labdak et son fils, se déroule de manière fluide sur la place devant la mosquée où se sont rassemblées toutes les familles bouddhistes pour cette dernière étape qui pour eux correspond au passage d’une année nouvelle. Ce sont donc beaucoup de femmes et d’enfants qui ont revêtus leurs beaux habits et leurs parures de fête qui sont rassemblés là.

    Les chants sacrés alternent avec les épisodes dansés, l’ambiance est très joyeuse, le Labdak bien que souffrant d’une mauvaise toux conduit l’ensemble du rituel avec beaucoup d’énergie ce qui ne cesse de nous étonner sachant que cet homme septuagénaire est sur le brèche depuis 7 jours et autant de nuits.

     

    Alors que le rituel touche à sa fin, et que l’assistance commence à prendre le chemin de la prochaine station qui est l’ancien palais, on sent une confusion s’installer.

    Les deux policiers qui sont de service pour garantir la bonne fin de cet événement à la fois spirituel et culturel, semblent de plus en plus nerveux. Je vois le fils du Labdak consulter anxieusement sa montre. Le Labdak, lui, vient de s’asseoir après plus de deux heures de cérémonie sur un petit banc qu’on vient de lui apporter pour qu’il puisse boire le thé traditionnel. C’est alors que les hauts parleurs de la mosquée commencent à crachouiller et à diffuser les invocations psalmodiées à la guerre sainte.

     

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    Un mouvement de panique commence à se propager dans la foule, nos amis bouddhistes nous pressent de redescendre, ils partent avec le sac contenant le matériel de tournage pour nous inciter à les suivre. Tout à coup, c’est l’émeute : des cris fusent dans la nuit, des enfants se mettent à hurler à pleurer, on entend des bruits d’affrontements. Des pierres sont jetées sur les participants à la cérémonie qui s’éparpillent dans la nuit. Nous récupérons la caméra et tentons de filmer cette soudaine explosion de violence sur fond de harangue haineuse diffusée par les hauts parleurs. On est loin de l’harmonieuse sérénité ressentie l’après midi même, nous voici soudain en plein obscurantisme.

     

    Des femmes arrivent en pleurant, l’une d’elle a été blessée par une pierre. Nous éteignons nos lampes pour ne pas faire repérer la caméra et Gilles filme dans l’obscurité la débandade paniquée de ce qui aurait du être une fête.

    Finalement nous regagnons  la maison de nos amis consternés. La tension est très vive et nous pouvons mesurer le désarroi des bouddhistes non violents devant l’agression pleine de vindicte de certains membres de la communauté musulmane.

     

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    S’ensuit une longue série de coups de téléphone. Nous apprenons que le Labdak s’est réfugié sur les hauteurs, dans les ruines de l’ancien palais avec sa troupe, Ils sont retranchés là-haut, la retraite leur étant coupée par les musulmans qui les attendent plus bas dissimulés dans l’obscurité. Le ministre du Ladakh est prévenu, des renforts sont demandés en provenance de Kargil pour que les officiants bouddhistes puissent redescendre en sécurité de leur retraite forcée. Inquiets pour cet homme pour qui nous avons beaucoup d’estime et de respect, nous décidons de gagner les ruines de l’ancien palais avec notre matériel de tournage pour témoigner de ce qui est train de se passer, avec le sentiment d’un basculement pouvant devenir incontrôlable du côté des intégristes qui ont choisi ce moment pour jouer les provocateurs.

     

    Bien que nos amis bouddhistes n’approuvent pas notre démarche car ils craignent pour notre sécurité, ils acceptent finalement de nous conduire sur une piste qui permet d’aborder les ruines par le haut et de peut-être joindre le groupe qui s’est replié là.

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